Les écrivains contre la Commune. Le cas Zola.

Synthèse de l’exposé du professeur Marcel Ditche

Quelques rappels historiques

Juste quelques rappels historiques sur ce qui a lieu avant que la Commune de Paris ne se forme :

Après avoir constitué une Confédération de l’Allemagne du Nord le chancelier Bismarck  aspire à achever l’unité allemande et projette pour ce faire de rassembler le Nord et le Sud dans une guerre contre la France. Grâce à une entourloupe écrite entre l’Espagne et le roi de Prusse, via la France, il insinue notre insistance à ne pas bouger, à ne rien faire, donc notre couardise : choqué, touché au vif, le résultat qu’il escomptait ne tarde pas : c’est Napoléon III qui déclare la guerre à la Confédération d’Allemagne du Nord le 19 juillet 1870 sans prendre la peine de s’assurer le soutien des grands États européens ni de vérifier les dispositions de l’armée.
La France n’est en mesure de mobiliser que 265.000 hommes, sur un front de 250 kilomètres, de Thionville à Bâle. De leur côté, la Prusse et ses alliés d’Allemagne du Sud en alignent immédiatement 600.000 grâce à une organisation bien rodée et à un réseau ferroviaire très dense.
La « guerre  » est éclair : du 19 Juillet au 2 Septembre 1870, date de la Capitulation à Sedan, où l’empereur Napoléon lui même est fait prisonnier. A Lyon Marseille, puis Paris l’empereur est déchu ; le 4 Septembre, la République est déclarée … (par Adolph Thiers) ; le gouvernement provisoire de cette dernière refuse de céder et continue le combat. Le gouvernement de la Défense Nationale tâche de garder les zones encore libres ; mais les prussiens bombardent la capitale ;  L’hiver arrive, les parisiens ne veulent rien lâcher. Mais le 8 Février une nouvelle Assemblée majoritairement monarchique est constituée et vote la  » Paix  » le 26 Février 1871. ( un élu sur trois est noble ).
À la suite de cette signature, création de la Fédération de la Garde nationale qui s’oppose à cette Paix  et constitue un Comité. Les tensions s’accroissent encore entre l’Assemblée réfugiée à Versailles et le Comité.

18 Mars – 28 Mai 1871 La Commune de Paris

Adolphe Thiers veut réquisitionner les cannons parisiens pour arrêter ceux qui ne lâchent pas prise ( c’est à dire des cannons qui appartiennent au peuple qui se sent légèrement trahi justement par Thiers ). Ce dernier sans vergogne envoie la troupe : mais contre toute attente, les soldats fraternisent avec le Peuple. Thiers fuit à Versailles. C’est un peu la pagaille tant la colère gronde et la même journée deux généraux ( Lecomte et Clément-Thomas) sont exécutés.

Le 2 Avril la guerre « civile  » démarre ; les versaillais mettent le siège devant Paris. C’est le  » second siège «  , le premier ayant été prussien. Entre les deux dates ci dessus, des mesures  » communes  » sont prises mais n’ont pas le temps d’être mises en oeuvre car le mouvement est réprimé violemment. Un Comité de Salut Public est mis en place.
La répression sera féroce. Les exécutions immédiates ( entre 15 et 30 000 communards tombent). Devant ce massacre ces derniers décident de fusiller leurs otages versaillais. S’ajoutent aux exécutions 13 000 condamnés, envoyés au bagne, d’autres fuyant en Belgique, Suisse, Angleterre…

1876 : Amnistie refusée
1879 : Amnistie partielle
1880 : Amnistie totale : ils rentrent dans la plus grande discrétion le gouvernement ayant tout fait pour ne pas réveiller les tensions passées. ( Exceptés Jules Vallès et Louise Michel attendus en gare, aucun n’aura d’accueil ).

Position des écrivains

Contrairement à la révolution de Juin 1848, à l’exception de quelques-uns, parmi lesquels Vallès, Rimbaud et Verlaine, tous les écrivains prennent position ouvertement contre la Commune et certains avec une virulence qui surprend encore aujourd’hui. Théophile Gautier, Maxime Du Camp, Edmond de Goncourt, Leconte de Lisle, Ernest Feydeau se retrouvent aux côtés de Gustave Flaubert, George Sand et Émile Zola pour dénoncer dans la Commune un « gouvernement du crime et de la démence » (Anatole France)
Actuellement encore la position de Zola face à l’évènement de la Commune est totalement niée, jamais abordée, pas même dans la formation des professeurs de Littérature ( encore cette année). Le propos ici n’est pas de déboulonner le héros du « J’accuse » ; mais simplement de rétablir la vérité, de rétablir un équilibre. L’opposition de Zola envers les communards ne diminue en rien le travail qu’il a réalisé durant l’affaire Dreyfus.

 

Zola journaliste, Zola écrivain.

Journaliste : Emile Zola écrit dans le  » Sémaphore de Marseille  » et à Paris dans « La Cloche ». Ces deux journaux sont tous deux Conservateurs Républicains. La Cloche est un tel déversoir anti communard qu’il sera finalement interdit durant la Commune.
Les premiers articles de Zola sont modérés, il prône la Conciliation entre Versailles et La Commune. Le 26 Mars 1871 il balance encore entre une « Assemblés de têtus  » et A. Thiers qui va remettre tout en ordre.
A partir du 19 Avril il n’écrit plus qu’au Sémaphore de Marseille : là il se lâche :
Les acteurs de la Commune sont des « fous », des » idéalistes », des « mercenaires étrangers« , la foule parisienne serait divisée en deux : les « sains et les mauvais ». Il n’y a pas d’analyse politique. La Commune est juste une « maladie  » . Les ouvriers s’engagent soit disant parce qu’ils sont  » névrosés  » ou  » fainéants  » ou bien esclaves de » leurs 30 sous « , mais ils ne sont bons que pour  » Charenton  » ( qui correspondra plus tard à Saint Anne ; pour nous à Montperrin ).
Emile Zola ne cite rien du Programme de la Commune : hormis les aspects négatifs : la décision de démolir la colonne Vendôme ( symbole des guerres napoléoniennes), et l’arrêt de certains journaux. Il ne cite rien de positif : ni l’éducation des filles, ni la constitution d’ateliers dans le Travail.
La responsabilité pour tout est attribuée aux communards. Paris est en flammes, Thiers fait bombarder avec des obus au pétrole la capitale mais seuls les communards sont accusés de mettre le feu dans Paris. Pour Zola c’est la Commune qui est responsable de la Révolte versaillaise.
La Commune pour lui est vue comme une « expiation nationale » : les incendies, les massacres, sont là pour qu’une résurrection de la France ait lieu. Il n’ a de regard que pour les victimes oubliant totalement que l’armée de Versailles dirigée par Mac-Mahon massacre et extermine sans aucune restriction. Il décrira les charniers, les corps disloqués, mais pas une seule fois il ne citera les versaillais impitoyables comme si ces massacres étaient l’oeuvre du saint esprit.
Zola fuit Paris avec un passeport prussien avant la Semaine Sanglante le 10 Mai : après un bombardement méthodique et prolongé de la ville, les versaillais pénétrèrent dans Paris : au cours de cette semaine les communards furent traqués comme des bêtes ; entre 12 000 et 15 000 parisiens furent exécutés sans jugement, une grande partie de la ville livrée au flammes et à l’issue d’un combat sans merci mené rue après rue la Commune fut écrasée.
Bien qu’absent Emile Zola (il ne revient que le 28 ou 29 Mai ) croit bon de décrire les évènements comme s’il y était… Et étrangement cet écrit quasi de « science fiction » sera approuvé par des critiques emplis d’admiration pour son talent à rendre de façon aussi vivante des choses qu’il n’a pas vues.
C’est à ne plus rien comprendre de la rigueur et la rectitude journalistique : à des années lumières de toute déontologie voilà que l’imagination prévaut sur les faits.
Ecrivain : en 1880 Zola sort du succès de  » L’Assommoir  » et de « Nana », romans vendus comme des petits pains qui rapportent à l’écrivain un très joli pécule.1880 c’est aussi la date de retour des communards amnistiés, retour dans la nuit, jumelé avec le 14 Juillet pour la première fois fête Nationale ( et non pas de la Fédération ) Le héros de la nouvelle  » Jacques Damour » , publiée cette année là, est un ancien communard amnistié.
Zola, comme Victor Hugo, est pour l’Amnistie. Cette amnistie implique un oubli pour les communards d’avoir participé à ce fait historique : c’est à dire que nulle part pas même sur leur tombe ne doit figurer qu’ils ont participé à ce soulèvement et le désir de mettre en place une administration commune dans la Capitale, c’est ce que l’on appelle la Damnatio Memoriare ou condamnation à l’Oubli.
Les statues des deux généraux exécutés, Lecomte et Clément-Thomas, sont dressées au Père Lachaise ; à cela s’ajoute la construction de la basilique du Sacré coeur…. les versions divergent : pour faire pénitence suite à l’écroulement de l’armée française en quelques jours ou bien…afin de réconcilier l’ensemble de la population française après la répression contre les communes.
V.Hugo prône  » Concorde Conciliation Oubli « .
Depuis l’Amnistie l’ensemble des communards œuvrent à défendre la mémoire de cet évènement et ne cessent d’écrire.
Le  » mur des Fédérés  » au Père Lachaise est constitué en un lieu de mémoire, et une « montée au mur  » est organisée chaque année au mois de Mai.
Nous sommes en 1892, plus de vingt après et Zola décide cependant à nouveau d’écrire un roman, « La Débâcle  » afin de donner à nouveau son opinion sur cette fameuse Commune . A noter nous sommes 6 ans avant le fameux  » J’accuse  » et 7 ans après Germinal.
Dans  » Jacques Damour  » 1880, le héros qui donne son nom à la nouvelle est ouvrier ciseleur sur métaux : ce sera le  » gentil » perverti par Berru, peintre aux idéaux républicains, décrit comme un fainéant dangereux ( comme Chouteau dans La Débâcle). Lorsque Jacques rentrera du bagne de Nouméa il trouvera sa femme remariée avec un artisan boucher : ici aussi pour Zola, la Commune est le lieu où tous les bas instincts vont pouvoir se livrer. La thèse est facile : la Commune est le résultat de bons ouvriers « pervertis  » par des mauvais ouvriers fainéants : le nouveau mari, Sagnard s’oppose à Jacques par sa situation toute simple : il est artisan, il a le sens du travail, de la famille, bref il a « le bon sens ».
Dans  » La Débâcle  » 1892, Zola fait tenir à son héros d’étranges propos, sur la Semaine Sanglante où, à l’en croire, les égorgeurs versaillais avaient incarné “ la partie saine de la France coupant la partie gangrenée ” . Tels sont les propos du protagoniste Maurice Levasseur intellectuel provincial, perverti à la fois par ses études et par la grande ville d’après l’auteur : car Zola croit en l’hérédité : Maurice L. est déséquilibré car sorti de sa classe sociale ; ce « déclassement  » ajouté à un mauvais tempérament l’aurait fait se projeter dans la Commune uniquement pour y libérer ses travers. Il se trouve confronté à Jean Macquart ( déjà rencontré dans La Terre), qui symbolise lui au contraire la sécurité, la stabilité dans son rôle de soldat, ancien paysan, illettré et solide : il reste à sa place, dans sa classe sociale. C’est un « humble  » , un sauveur, véritablement héroïsé par Zola, qui reconstruira la France.
Peut être nous sommes nous illusionnés sur la générosité de l’écrivain ?
Qui, après tout lui a décerné l’étiquette de “ socialiste ” ? Républicain, oui, mais Conservateur avant tout.
On connaît le peu de crédit que Zola accordait à ce terme de « socialiste » si l’on en juge par ses portraits repoussants de « militants socialistes » (Canon dans “ La Terre ” 1887 et Chouteau dans “ la Débâcle ” 1892 ). Zola déplore les conditions misérables dans lesquelles vivait la classe ouvrière sous le Second Empire, mais il dénie à cette classe et à ses dirigeants les capacités nécessaires pour transformer la société. Oui Zola annonce en effet l’entrée du prolétariat dans la littérature, mais ne dissimule en rien une pensée anticommunarde sous-tendue dans ses romans.
Le silence, ou black out total sur cette facette de l’auteur se rapproche plus du déni de vérité que du simple « oubli ».

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