Pour des états généraux de la transformation sociale et politique

Marc Lacreuse et Christian Maurel

Mercredi 6 avril 2011

Comme à d’autres moments de l’Humanité, une question se pose aujourd’hui avec une urgente et brûlante nécessité : que faire pour que les hommes qui sont déterminés par l’Histoire – selon les cas et moments, bénéficiaires ou victimes – puissent individuellement et collectivement « faire l’Histoire » et construire leur devenir commun ? Parmi les multiples raisons de s’interroger, quatre s’imposent. Elles concernent à la fois notre pays et l’ensemble de la planète.

1) La crise économique, sociale, écologique et civilisationnelle est telle que le monde ne peut rester longtemps en l’état et qu’il est urgent que les hommes reprennent leur destin en main.

2) Les inégalités s’amplifient, ici chez nous ainsi que sur l’ensemble de la planète. Selon le Programme des Nations Unies pour le Développement, entre les 5% les plus riches de la Terre et les 5% les plus pauvres, l’écart des revenus atteint aujourd’hui 74 pour 1 contre 30 pour 1 en 1960. L’unité du corps social est menacée et les violences de toutes sortes prennent le pas sur le droit.

3) La démocratie représentative délégataire connaît aujourd’hui une grave crise génératrice de défiance à l’égard du politique et de la politique. Elle ne peut plus à elle seule faire société, dire ni construire l’intérêt général. Les milieux populaires et les jeunes ne se sentent pas représentés. Les États, même les plus démocratiques, se font dicter la loi par les puissances économiques et financières.

4) Alors que la mondialisation économique et communicationnelle avance, l’imaginaire collectif construit autour d’une idéologie du progrès et d’une civilisation des droits universels de l’Homme est largement entamée par le sauve-qui-peut, le chacun-pour-soi et toutes les tentations aux repliements et aux régressions identitaires qui font le lit de la violence et des formes de barbarie les plus diverses.

Les hommes, notamment ceux qui sont dans la dépendance, la contrainte et la sujétion, ont un urgent besoin de s’exprimer, de mettre des mots sur ce qu’ils vivent, de formuler des doléances, des revendications et des propositions, et ainsi de s’engager en comprenant mieux l’Histoire qu’ils font. « Substituer enfin l’ambition d’éclairer les hommes à celle de les dominer » disait déjà Condorcet dans son Projet d’Instruction Publique de 1792.

Les partis politiques sont appelés à changer d’orientation et de stratégie. Au lieu de se préoccuper essentiellement, de la prise du pouvoir, fut-ce par les voies les plus démocratiques, et, pour cela, de gagner des parts du marché électoral, ils seraient bien inspirés de contribuer à la puissance d’agir des citoyens afin qu’ils puissent construire en toute lucidité un autre monde à la fois plus libre, plus créatif, plus coopératif et plus solidaire, et, ainsi, faire pièce de toutes les dérives populistes, identitaires, xénophobes, racistes pouvant conduire à l’arbitraire et au fascisme.

Les résistances et révoltes populaires actuelles, notamment au Maghreb, nous donnent de l’espoir. L’action collective que certains ont intérêt à voir vite enterrée, retrouve des couleurs. Mais pour qu’elle ne soit pas dévoyée et que les peuples ne soient pas dépossédés de leurs initiatives, il est besoin d’une intelligence collective toujours en éveil.

Nous proposons que cette intelligence s’initie et fasse ses premiers pas dans des États Généraux de la Transformation Sociale et Politique qui auraient une pluralité de dimensions :

Une dimension sociale tant au sens d’une large participation (toutes les composantes de la population et prioritairement ceux qu’habituellement on entend peu et qui pourtant ont le plus intérêt au changement), que de celui des objectifs (la transformation des rapports sociaux et économiques dans tous les domaines de la vie et de l’activité humaines).

Une dimension politique touchant à la réaffirmation et à la reconnaissance des droits fondamentaux, à la place des citoyens dans les prises de décisions, à l’approfondissement, à la réorganisation et à l’institution d’une démocratie nouvelle et réellement active.

Une dimension d’éducation populaire dans laquelle les savoirs et la culture ne seraient plus instrumentalisés mais contribueraient à la conscientisation, à l’émancipation et à l’augmentation des capacités coopératives à agir pour un mieux être collectif.

Comment s’y prendre et par où commencer ? Nous proposons :

De prendre appui sur les organisations de la société civile (syndicats, associations, mouvements sociaux…) que les citoyens (habitants, travailleurs, usagers, consommateurs…) se sont données. Quelques fois dans le désordre, souvent en mal de reconnaissance et toujours dans l’adversité, ces organisations ont ouvert des chemins appelés à converger et à « fertiliser les désaccords », pour qu’émergent des coopérations au service de nouveaux projets de société.

De favoriser, à partir des forces vives de la population, la mise en place de collectifs d’organisation et d’animation de ces États Généraux agissant au plus près des différentes proximités.

De partir de ce qui préoccupe, affecte et indigne les gens afin qu’ils puissent traduire leurs expressions en savoirs, en doléances, en revendications et en propositions, quelles qu’en soient les formes (cahiers, plateformes, déclarations, manifestes, propositions de lois et de droits, projets collectifs, expressions culturelles et artistiques…).

De mettre en place des procédures de désignation de délégués (par exemple par tirage au sort de personnes volontaires) révocables par vote et après compte-rendu de mandat.

A ce jour, personne ne peut préjuger de l’audience ni du résultat d’une telle démarche. Qui peut poser la première pierre de l’organisation de ces États Généraux de la Transformation Sociale et Politique ? Nous ne comptons pas sur ceux qui bénéficient d’un système actuel de société qu’ils disent indépassable, jugeant ainsi que nous serions à la fin de l’Histoire. Par contre, il y a beaucoup à attendre de ceux que les conditions de vie et les engagements portent vers une autre vision de l’Humanité.

Marc Lacreuse, militant d’éducation populaire, cofondateur du collectif national « Éducation populaire et transformation sociale ». Adresse mail : lacreusemarc@orange.fr

Christian Maurel, sociologue, cofondateur du collectif national « Éducation populaire et transformation sociale ». Dernier ouvrage paru : Éducation populaire et puissance d’agir. Les processus culturels de l’émancipation. L’Harmattan, 2010. Adresse mail : maurel.laprac@orange.fr